BOULIANE


Rumore sui (2002-3)

L'oeuvre est en deux mouvements

I- Via prima

II- Via secunda

L'image très extravagante de Robert Schumann habite mon imaginaire depuis longtemps. Pianiste aux ambitions utopiques, journaliste et critique visionnaire, personnalité exaltée, changeante et complexe (on dirait aujourd'hui "cyclotimique", comme Eusebius et Florestan...), son oeuvre tout en contraste est nourrie d'image poétiques très fortes qu'il transforme en autant de "capsules musicales" hautement typées et suggestives; c'est ce qui fait sa force comme miniaturiste. Ses thèmes et motifs semblent toujours avoir une vie propre, ils sollicitent l'attention de l'auditeur et l'entrainent dans un discours dont la forme s'élabore beaucoup plus en fonction de leur poids émotif que selon une structure d'équilibre extérieure. Sa musique semble ainsi souvent concue en mosaïque et variations échevelées, "dé-balancée" tout autant que "dé-routante" (pensons simplement à la grande Fantaisie op. 17 ou aux Kreisleriana op. 16). Plusieurs oeuvres sont également cryptiques, renfermant quelqu'énigme pour les initiés. Cette merveilleuse "dé-mesure" est surtout perceptible dans les oeuvres de grandes dimensions. C'est un peu comme si Schumann réévaluait constamment l'impact psychologique de la musique au cours de sa composition et voulait à tout prix se ménager la possiblité d'intervenir à tout moment! C'est le fait d'une âme complexe et paradoxale. Plusieurs critiques ont mentionné leur difficulté à suivrer et apprécier "la grande forme" chez Schumann; peut-être fautil écouter cette musique avec une sorte de vagrance de l'âme pour la goûter... C'est du moins cette attitude qui m'habitait lors de la composition de Rumore sui...

-Denys Bouliane

Rumore sui appartient à un cycle de trois oeuvres de musique de chambre comprenant également Qualia sui, trio pour violon, violoncelle et piano et Tremore sui, pour violon et piano. Ces oeuvres proposent une forme un peu particulière d'introspection de ses propres perceptions et sensibilités. Dans Qualia sui, la musique se déroule au gré des métaphores et caractères sonores suggérés par les sensations ressenties à différentes couleurs. En fait, cette réaction musicale purement subjective aux impressions livrées par l'expérience sensible (les couleurs) constitue possiblement un révélateur (dans le sens photographique du terme) de la sensibilité du compositeur. Dans Rumore sui, Bouliane semble cette fois évaluer ses propres réactions au matériel musical à mesure qu'il l'élabore. Une cellule thématique très simple de trois notes conjointes parcourt les deux mouvements: sorte de plain-chant, elle émerge à l'occasion et se dissoudra finalement dans le silence final. Plusieurs "gestes" caractéristiques très contrastés reviennent également régulièrement mais prennent des directions multiples, ils apparaissent sous plusieurs formes de retours tantôt variés, tantôt tronqués ou alors copieusement élaborés et ouvrent la voie à de longues séquences distendues. Ces "gestes" semblent venir d'un passé flou mais tout de même suggestif. Ils peuvent rappeler tantôt les envolées lyriques schumaniennes, tantôt un folklore presque balkanique ou encore certains contrastes violents de dynamique et de texture du acid rock.

La forme de Rumore sui est en deux mouvements utilisant des idées et recourant à de processus cycliques très similaires; un peu comme si le deuxième mouvement était lui-même une sorte de "rumeur flottante" du premier.

L'oeuvre utilise de façon systématique les micro-intervalles: les échelles en quarts-de-ton et les glissements d'intervalles permettent une extension de l'idée de "note sensible virtuelle" élaborée au cours de plusieurs oeuvres de Bouliane. L'impression de "pseudo-fonctionnalité" typique du langage du compositeur en est encore renforcée et enrichie.

-Herman Conen, 2003

A very extravagant image of Robert Schumann has inhabited my imagination for quite some time. A pianist with utopian ambitions, a journalist and visionary critic, a passionate, unpredictable, and complex personality (today we would label it "manic-depressive," like Eusebius and Florestan...), his work, on the other hand, is rich with strong poetic images that he transforms into highly characteristic and suggestive "musical capsules," which makes him such a strong miniaturist. His themes and motives always seem to have a life of their own, grabbing the attention of his listeners and leading them into a discourse whose form develops much more in terms of their emotional weight than according to an externally balanced structure. As such, his music often seems conceived as a mosaic and frenzied variations, "dis-proportionate" as well as "disconcerting" (one only has to think of his Fantasia op. 17 or Kreisleriana op. 16). Several of his works are also cryptic, encompassing an enigma of some sort for the initiated to figure out. This wonderful outrageousness is especially noticeable in his large-scale works. It is almost as if Schumann was constantly re-evaluating the psychological impact of the music throughout the composition process and wanted at all costs to be involved at any moment! Such is the reality of a complex and paradoxical soul. Several critics have remarked on their difficulty in following and appreciating Schumann's "grand form;" maybe this music needs to be listened to with more of a vagrant soul to be enjoyed... at least that was the spirit in which I composed Rumore sui...

-Denys Bouliane

Rumore sui is part of a trilogy of chamber works that also includes Qualia sui, a trio for violin, cello and piano, and Tremore sui, for violin and piano. These works offer a somewhat introspective look at their own perceptions and sensibilities.

In Qualia sui, the music develops through sonorous metaphors and figures suggested by emotional responses to various colours. Indeed, this purely subjective musical reaction to the impressions derived from the sensory experience (the colours) quite possibly represents the developing solution (in photographic terms) of the composer's sensibility.

In Rumore sui, Bouliane seems to be evaluating his own reactions to the musical material at the same time as he is developing it. A very simple thematic idea of three related notes recurs throughout the two movements: a sort of plainchant, emerges from time to time and then dissolves into the final silence. There are also several characteristic contrasting motives that also reappear regularly, but progress in different directions and in various forms, sometimes modified, sometimes abbreviated, or significantly developed opening the way for long, extended sequences. These motives seem reminiscent of a vague, yet suggestive moment in the past. At times, they may evoke Schumann's lyrical passages, at other times almost Balkan folk music, or even the violent contrasts in dynamics and texture found in acid rock.

Rumore sui is a work in two movements using very similar ideas and cyclical processes; almost as if the second movement was a sort of "rumour" of the first.

The work systematically uses micro-intervals: quarter-tone scales and interval glissandos extend the idea of a "virtual leading note" developed in several of Bouliane's works. The feeling of "pseudo-functionality," typical of the composer's vocabulary, is reinforced and enhanced here.

-Herman Conen, 2003